En garant ma voiture, je l'entendais déjà pousserJ'ai vite couru vers eux, mon sac de sage-femme à la main...

Je l'ai trouvé debout, accrochée à son homme, sur le plancher du salon.
Ou devrais-je plutôt dire, sur son patio extérieur.

Parce que dans les tropiques, quand on accouche dans son salon ou sa cuisine,
la plupart du temps c'est comme si on accouchait dehors!

- Karine, je vais mourir
 - Oui MAMA. Tu vas mourir mais tu ne vas pas mourir. Tu vas seulement renaître mèreTu le fais. Tu es en sécurité.

Silence.

 La quiétude est palpable et c'est évident qu'elle sera courte.Le bébé arrive. Il est juste là, à la porte de sa nouvelle vie.

L'instant d'avant la femme criait sa mort certaine, et maintenant elle plane sa renaissance imminente. 

La prochaine contraction fait naître la tête. Le temps s'arrête. La mère flatte la tête de son bébé et lui dit: 

«Mon bébé, tu es là, tu t'en viens.»

Et juste comme ça, la contraction suivante, par une nuit d'avril 2021,  un bébé est né dans la jungle d'Ojochal.

Sa mère l'a attrapé.  Et la famille s'est agrandie, dans une vague d'ocytocine qui les a fait exploser d'amour.

Évidemment, j'ai reculé.

Tout allait bien, alors nul besoin de rester trop proche et de risquer de voler l'ocytocine du bébé 

J'ai donc reculé, comme je le fais toujours.

Et j'ai souri.

Assise à distance, j'ai reçu un cadeau.

J'ai eu la visite de mon fils Sévan et mon amie Stéphanie St-Amant, aussi décédée en août 2017.  Les deux étaient là, assis dans un coin de la salle à manger et ils me souriaient comme pour me dire:

It's okay, mom.

J'ai donc porté l'espace et j'ai savouré ma chance de m'appeler sage-femme en ce monde et en cette vie.

Cette naissance, c'est la première naissance à laquelle j'ai assisté après la mort de Sévan. C'était il y a trois ans de ça...

 Ça allait bientôt faire un an que Sévan était mort, et à ce moment-là dans mon deuil je pensais avec toutes mes cellules que je n'allais plus jamais arriver à être une sage-femme compétente pour les familles.

Mais comme je suis née pour être sage-femme, la vie s'est chargé de me le rappeler et elle l'a fait avec ce couple sur le point d'enfanter qui habitait dans mon village. 

Ils avaient entendu parler de moi et ils ont eu l'audace de me trouver et de me dire: 

«Tu vas être notre sage-femme. c'est toi qu'on veut à la naissance. de notre bébé.»

De souvenir, je leur ai répondu en version full disclosure du genre:

«Mon-gars-est-mort-il-y-un-an-et-oui-avant-j'étais-sage-femme-mais-depuis-sa-mort-je-ne-pense-plus-être-capable-d'être-sage-femme-alors-je-ne-sais-pas-si-je-serai-capable-de-vous-aider.»

Bref, pas trop vendeur la fille!Mais ils ont insisté, et j'ai fini par dire oui.

Ils m'ont fait confiance, même si.  

Et c'est comme ça que malgré mon deuil. si frais, je suis devenue leur sage-femme dans la jungle.

À chaque rencontre prénatale, je me sentais renaître

Je voyais bien que je n'avais en fait rien perdu comme sage-femme. Qu'au contraire, j'avais déjà tant gagné au-delà la mort de Sévan.. 

C'est donc avec eux que j'ai compris que ma nouvelle identité de «sage-femme qui a perdu un enfant à l'aube de ses 19 ans» n'était pas en soi un fardeau pour les parents.

Et depuis, il y a eu plein d'autres naissances...

La vie et le deuil ont eu lieu. Les années ont passé, quatre en tout. Et j'ai assisté à plusieurs naissances, ici et là. Toujours humblement. Sans prétendre quoi que ce soi et toujours en ramenant les parents à la réalité de leur projet.

Comme ça vous préparer une naissance libre dans la jungle, mais vous aimeriez que je sois là pour vous témoigner?

Oui, ça je peux faire.

Et ainsi va la vie. 

Pura Vida.

Kxx