Je vis en France, dans le val d’Oise, dans un petit village qui s’appelle Nesles-la-Valleée. Quand j'ai donné naissance à ma fille Théana, le 6 août 2019, cela faisait 54 ans qu’il n’y avait pas eu de naissance dans le village .

Mon fils Leandro est né le 7 août 2016, en clinique privée. Sa naissance a été horrible, violente. Heureusement, ça n’a pas rompu les liens avec mon bébé. Si deuxième enfant il devait y avoir, j’avais annoncé à mon conjoint qu’il était hors de question que je retourne à l’hôpital. Il était d’accord. La naissance de notre fils avait été dure pour lui également.


La question de l’ANA (accouchement non-assisté) s’est donc posée bien avant que je tombe enceinte de ma petite fille. D’abord pour fuir les soignants, puis comme une évidence. À force de recherches, de lectures, d’échanges et  grâce à la formation de Karine, il m’est apparu comme normal et sécuritaire d’accoucher chez moi, seule avec le papa.  C'est le récit de l'enfantement libre de ma fille Théana que je vous raconte aujourd'hui.

 

40 semaines et 3 jours.

Il est 9h30 du matin lorsque je sens une contraction un peu plus forte qu’à l’habitude... puis une autre et encore une autre. Je ne m’emballe pas, mais j’espère que le moment de la rencontre arrive. 

À 10h30, l’hôpital m’appelle. Ils me convoquent le lendemain matin, me disant que je dois être césarisée le surlendemain, puisque, selon eux, je fais du diabète gestationnel et qu’ils voulaient déjà que j’accouche à 39 semaines. 

La sage femme me parle de douche à la betadine, de bas de contention... mon sang se glace à ces mots...mes contractions s’arrêtent...mais il faut vraiment que mon bébé arrive ! Je lui parle, je lui explique la situation et je lui demande de venir. Avant même que ce petit être s’accroche en moi, j’avais pris la décision d’accoucher sans assistance médicale. Son grand frère est né à la clinique dans une violence insoutenable, une brutalité condamnable qui m’a value un stress post-traumatique. C’est en premier lieu ce qui a fait que je me suis tournée vers l’ANA (accouchement non-assisté). Après moult recherches et lectures, c’est devenu une évidence. Pour moi, il est impossible d’accoucher à l’hôpital dans de bonnes conditions. Il fallait donc que mon bébé arrive rapidement, ça faisait déjà plusieurs semaines que l’hôpital et mes proches m’étouffaient  de leurs peurs ; je dépensais bien trop d’énergie à m’en libérer. 


L'embarcation. 

Ma copine July m’a envoyé un mantra pour accoucher, je me mets dans le canapé et je l’écoute en essayant de ne penser à rien. Ça m’apaise.

Mon grand garçon de 3 ans se réveille, il prend son biberon dans mes bras, les contractions reviennent ; je sais que c’est notre dernier matin à deux. 

J’appelle ma sœur pour lui dire que je vais sûrement venir lui déposer Leandro, car je pense que le travail est lancé. On se prépare et on marche tranquillement jusque chez tata ; je savoure ce moment avec lui, main dans la main ; bientôt je devrais m’occuper d’un autre bébé. J’ai hâte, mais j’ai peur de mal faire.

Je reste un moment avec ma soeur, je suis surexcitée, chaque contraction me rassure. J’ai des papillons dans le ventre, comme quand on tombe amoureux. 

J’appelle le papa pour lui dire de rentrer du boulot. Il passe faire quelques courses et nous rejoint chez ma sœur. J’ai des contractions toutes les 5 minutes, mais je ne souffre pas. J’explique à mon garçon que le bébé va arriver, que lui, va rester chez tata avec ses cousines et qu’on viendra le chercher dès que le bébé sera né. Il est content d’être avec ses cousines et moi rassurée de le savoir heureux.

On rentre se mettre dans notre cocon avec le papa. Je veux regarder le film « Carnet de voyage », c’est notre film, notre rencontre. Je rêve d’un accouchement devant ce film. Seb essaie de faire fonctionner le vidéo projecteur. Il bidouille des câbles et râle, me transmettant son énervement, et je m’agace, j’ai l’impression que ça dure des heures ! Je monte dans la chambre pour être tranquille. Mes contractions s’espacent... je désespère... puis je m’endors une trentaine de minutes. Au réveil, les contractions sont anarchiques... je redescends. Seb a enfin réussi à faire fonctionner le vidéo projecteur. Je vais prendre une douche et me maquiller ! Je ressens le besoin d’être jolie pour cette rencontre.


Le voile. 

Lorsque je reviens au salon, le canapé est déplié et la pièce bâchée, ça grince sous mes pieds.À partir de ce moment, les contractions s’intensifient. Plus de doutes, je vais accoucher ! Je commence à grogner et faire des sons graves, je m’appuie sur le ballon en balançant le bassin. Qu’est ce que je l’aime mon ballon à cet instant, il a été un chouette partenaire.

Ma tante m’appelle, ça fait plusieurs jours qu’on essaie de se joindre, mais je ne peux plus parler, je demande à Seb de décrocher. Il lui dit que je suis en train d’accoucher... malgré une bonne dose de stress, elle me transmet ses bonnes ondes, ça me fait un bien fou !

Quelques temps après, un ami de Seb l’appelle pour lui demander d’être le parrain de sa fille et le témoin de son mariage.  Pas de doute, on se souviendra de cette journée !

J’ai faim, Seb me propose de me faire du houmous. Oh oui ! J’en veux ! J’en ai mangé des tonnes pendant cette grossesse. Mais, lorsqu’il revient je n’ai plus assez de répit pour manger. Je lui demande d’appuyer sur le bas de mon dos pendant les contractions, mais ça ne me soulage pas vraiment.  Je ne gère pas la douleur comme je l’avais imaginé... je me transforme en lionne féroce à chaque contraction ! Je bouge, me jette sur le canapé, m’allonge, me relève, prend le ballon, me met à quatre pattes. Je suis habitée par une puissance que je ne maîtrise pas. Je souffre comme jamais je n’aurais pensé pouvoir souffrir, mais malgré cela, je suis très sereine, je sais que je vais bien, que mon bébé va bien. Il a toute ma confiance, il sait faire et mon corps aussi. Mais qu’est ce que j’ai mal... 


Entre les mondes. 

J’ai passé toute ma grossesse à préparer mon ANA. J’ai lu tout ce que l’on pouvait lire sur la physiologie, regarder encore et encore la préparation de Karine, j’ai appris tout ce que je pouvais apprendre sur les situations à risque. Comment réagir, comment réanimer un bébé, quelles positions privilégiées pour aider bébé à descendre. J’ai également passé en revue tout ce qu’il fallait faire côté administratif... mais je ne me suis absolument pas intéressée à la douleur. Je n’en avais rien à faire de la douleur, la seule chose qui m’importait, c’était de ne pas aller à l’hôpital, que personne ne me touche, que personne ne touche à mon bébé. Je voulais de cette douleur si elle m’évitait l’hôpital et le traumatisme qui va avec. Si c’était à refaire, je ferais aussi la préparation sur la douleur

Je tente la douche chaude pour me soulager... c’est une horreur ! Je sors illico ! Je retourne au salon cul nu et je m’appuie sur la table, je gère un peu mieux comme ça. Il est environ 18h30. J’ai chaud, pour la première fois de ma vie, je transpire du front. Pendant une contraction, Seb me donne la main, je la serre de toutes les forces, ça me soulage et m’aide beaucoup, mais il lâche ma main pour faire autre chose. Je voudrais lui dire de me la donner à nouveau, mais je n’arrive plus à parler. Je voudrais qu’il comprenne sans que je n’ai à parler... Je pense à toutes mes ancêtres qui ont accouché chez elles, à cette magnifique histoire de la vie, je pense à mes copines de l’IRASF qui m’ont tellement portée pendant cette grossesse... ça me boost un peu plus. Bientôt, je n’aurai plus mal, bientôt je leur raconterai mon accouchement. 


Le sommet. 

Je reste debout appuyée sur la table jusqu’à ce que la poche des eaux éclate. On m’a toujours dit qu’une fois cette dernière rompue, les contractions s’intensifiaient... mon dieu ! Comment ça peut être pire ? Je n’ai aucun répit entre chacune d’entre elles depuis un moment déjà, je vais mourir de fatigue. Mes jambes tremblent, Seb me soutient et me propose de changer de position. Je crois que je lui crie dessus. Comment veut-il que je bouge ? Mais il a raison, je n’ai plus de force, je tombe à genoux et je m’appuie sur une chaise, presque sous la table. Je voudrais tellement pouvoir dormir, je suis épuisée.

Je ne pense à rien, je suis une machine qui grogne en attendant la fin de quelque chose que je ne maîtrise pas.

La marée, puis les vagues déferlantes. 

Et puis je repense à Karine, à ce moment de répit que l’on a avant la poussée. La quiétude...J’en rêve ! Je l’attends !

Soudain, j’arrive à parler à Seb... ça y est, le répit est là. Il est très court, puisque mon corps se met maintenant à pousser tout seul. J’ai l’impression que tous mes organes vont sortir par mes fesses. J’ai super peur d’avoir des hémorroïdes, j’essaie de ne pas trop pousser, de souffler, mais en vain, c’est beaucoup trop puissant. Entre chaque contraction, j’ai du répit, moment où je n’ai plus mal, je suis revenue dans le monde réel, j’explique à Seb tout ce qui se passe. Que le bébé descend puis remonte, que c’est normal, qu’une fois que sa tête sera sortie, il va tourner, que je ne veux pas qu’il touche, etc. J’alterne entre poussées sauvages et moments de grande lucidité.

Soudain, je sens le cercle de feu arriver... j’ai peur de tout exploser, ça fait tellement mal ! J’essaie de souffler les contractions, de ne pas « pousser » plus que ça ne pousse déjà...mais en vain, c’est trop puissant pour que je puisse contrôler ce qui ce passe. Ça va exploser c’est sûr !!! Après une contraction encore plus forte que les autres, je pense que la tête est sortie. Je demande à Seb, qui me répond qu’il voit un peu de cheveux ! Comment c’est possible avec cette douleur que la tête soit encore dedans, ça ne passera jamais !

La contraction suivante arrive. Je pousse comme jamais, il faut que ça s’arrête, tant pis si tout se déchire. La tête sort jusqu’à la bouche du bébé, Seb me dit que le bébé arrive, mais il stresse parce que se tête est violette, il me demande si c’est normal. Je n’ai pas peur pour mon bébé, je sais qu’il va bien, je lui dis de ne pas s’inquiéter. Il m’encourage, lors des deux poussées suivantes, je sens le stress dans sa voix. 

Je pousse très fort, pour être sûre que tout va bien et Seb attrape le bébé qui se met à pleurer.


Elle est là! 

PUTAIN ! Je l’ai fait ! J’ai fabriqué un bébé pendant neuf mois, et je l’ai fait sortir de mon corps en 12h, seule, avec ma puissance et l’amour de son père...On se regarde, on pleure, on s’aime tellement fort...ce moment magique où l’on retombe amoureux. 

Le cordon n’est pas très long, j’ai du mal à tenir le bébé. On regarde le sexe, c’est une fille !  C’est un moment hors du temps, à la fois extraordinaire et tellement normal.

Je n’arrive pas à trouver de position confortable, j’ai très mal au ventre, je suis toujours par terre, sous la table !

Seb m’aide à me mettre sur le canapé avec le bébé sur moi. Elle tète très rapidement, elle va bien. J’ai hâte que le placenta sorte, j’ai mal au ventre et j’ai besoin que ça s’arrête. J’essaie de rester calme et sereine, je rassure Seb, ça me rassure moi-même. Au bout d’une trentaine de minutes, je sens un saignement plus fort, puis une contraction, et hop ! le placenta est dehors. Seb l’attrape dans ses mains et le met dans le saladier. Il a l’air entier. Je suis soulagée instantanément ; je comprends le sens du mot délivrance. Je me sens si puissante, je veux me souvenir de ce sentiment toute ma vie.

Peu de temps après, j’appelle ma sœur pour la rassurer, elle se baladait avec mon père et est en bas de chez moi ! Elle me demande si elle peut monter ; je lui dis oui.  Elle et Seb coupent le cordon. Mon père puis ma mère passeront me voir juste après.

Notre grand garçon est couché chez sa tata, nous lui présenterons sa sœur le lendemain et passons notre première nuit avec notre fille. Je suis tellement fière de moi, de mon amoureux, de notre bébé. J’ai désormais une confiance inébranlable en la vie.

Et c'est comme ça, qu'après 54 ans, la naissance est revenue dans mon village...

Tatiana.


Un peu plus sur l'auteure de ce texte:

Tatiana vit en France, dans le Val d'oise, dans un petit village qui s'appelle Nesles-la-Vallée avec son amoureux et leurs deux enfants, Leandro et Theana. 


TATIANA



Si vous avez vous aussi un récit d'accouchement, qu'il soit orgasmique, traumatique, simple, en famille, avec une sage-femme, à l'hôpital ou sur la plage, et que vous aimeriez le partager sur le blogue de QUANTIK MAMA, envoyez nous votre récit à contact@quantikmama.com.  

Le récit doit faire environ 1500 mots et être divisé par sections avec des sous-titres et il faut quelques images (le plus possible !). Si votre texte est retenu, nous vous assisterons avec la correction au besoin.

AMOUR xx