Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Sévan devait avoir six mois et moi 21 ans. Il pleure dans la chambre d’à côté et Martin et moi on se tient les bras pour s’empêcher d’aller le chercher. On nous avait dit de le laisser pleurer pour qu’il apprenne à faire ses nuits.
À cette époque, c’était la méthode 5-10-15. Tout le monde ne jurait que par ça. Et comme le monde entier semblait s’offusquer que Sévan dorme avec nous depuis sa naissance, la jeune mère que j’étais à l’époque et qui voulait dont bien faire, s’est laissée convaincre de laisser pleurer son bébé.
Je crois qu’on a tenu bon jusqu’à dix minutes. Évidemment, après dix minutes Sévan pleurait encore. Je dirais plutôt qu’il s’époumonait si fort qu’on craignait pour sa vie!Bref, après dix minutes j’ai craqué et je suis allé chercher mon bébé. Martin ne m’en a pas empêché. Il était d’accord avec moi.
C’est donc ainsi que Sévan a finalement dormi avec nous jusqu’à presque six ans.
À l’époque on dormait sur un matelas double posé au sol, sans base. Je ne connaissais pas encore l’existence du lit King.
Aussi, Sévan avait sa façon bien à lui de se blottir contre moi sur le bord-bord du lit. Il ne prenait toujours que quelques centimètres de large. Je ne vous cacherai pas qu’il est tombé en bas du lit à quelques reprises, mais comme le matelas était au sol, c’était pas si pire! On en riait presque.
Comme je suis heureuse de lui avoir toujours laissé cette place pour dormir avec nous…
Parfois, quand je m’ennuie très fort de lui – si vous ne le savez pas, mon fils Sévan est décédé en mai 2020 – je repense à ces centaines d’heures qu’on a passées collés ensemble.
Au-delà de sa vie dans le visible avec nous, je sais que ces moments ont bel et bien existé et qu’ils sont pour toujours gravés dans l’éternité.
Sévan a donc co-dodoter avec nous jusqu’à son entrée à la maternelle, à 5 ans et demi.
Sa soeur Jadève est née quand il avait 30 mois. Mais cette enfant, elle dormait 12 à 15 heures par nuit dès ses trois semaines de vie. Une exception on dira, mais c’était notre réalité.
Cette enfant, déjà bébé elle avait sa nature indépendante. No wonder qu’elle soit partie vivre en appartement à 16 ans et demi!
Ma Jadève bébé, pas question de s’endormir dans nos bras. On devait la déposer dans son petit lit et elle s’endormait toute seule jusqu’au lendemain. Aussi simple que ça…
Bon, il faut dire qu’à l’époque on n’avait qu’une seule chambre dans notre petite maison du fond des bois. Alors on dormait tous ensemble dans une piece 12×12.
Sévan avait son matelas à côté de nous et il venait nous rejoindre dans notre lit au besoin. Jadève elle, dormait comme un buche dans sa bassinette, et ce, à toutes les nuits.
Deux enfants, deux personnalités différentes, chacun leur rythme de sommeil unique à eux.
À nous de les respecter.
À la longue, Sévan a fini par faire ses nuits et nos deux enfants dormaient dans leur propre chambre (on a fait une rallonge) autour des six ans de Sévan. Et dès qu’ils ont su lire, les deux s’endormaient seuls avec un simple bisou bonne nuit.
Les enfants ont grandi et nous on s’est bien casé.
J’avais 33 ans quand Emma est née. Je travaillais comme sage-femme à temps plein. On avait notre propre maison, deux voitures, et des dettes jusqu’au cou. On avait suivi à la lettre le chemin tout tracé par nos parents.
J’oserais même dire que j’avais encore plus de détermination à réussir, justement parce que j’avais été une jeune mère — et que tout le monde avait douté de ce que j’allais devenir, enceinte à 20 ans et sans diplôme.
Bref, Emma est arrivée. Et comme pour mes deux premiers, on a co-dodoté à fond pendant les premiers mois.Mais après dix mois, je devais retourner travailler comme sage-femme. Impossible de m’offrir une autre année à mes frais : il fallait absolument que je reprenne le boulot.
Histoire courte : Emma a fait la grève de mon sein dès son premier biberon, lors de ma première garde trop longue. J’étais dévastée. J’avais beau insister, essayer de lui remettre mon sein dans la bouche, elle me repoussait. Rien à faire : elle ne voulait plus de mon lait, et encore moins dormir la nuit.
En quelques semaines, je me suis retrouvée complètement épuisée. Je faisais en moyenne deux à trois nuits blanches par semaine pour les accouchements, mon bébé d’à peine un an ne faisait toujours pas ses nuits, et il fallait désormais me lever en pleine nuit pour lui donner un biberon.
Mon bébé ne dormait pas ses nuits et moi je me sentais mourrir à petit feu.
On a donc décidé de l’entraîner au sommeil. À l’époque, la méthode à la mode était de rester près d’elle et de lui parler doucement. Lui dire C’est la nuit, on fait dodo., sans la prendre et idéalement sans la toucher. Si elle continuait de pleurer, on nous disait de lui offrir de l’eau. C’est Martin qui s’en est occupé. C’est mieux si elle n’entend pas la voix de maman, qu’on nous avait dit. Ces nuits là, je mis des bouchons d’oreilles pour ne pas trop l’entendre, mais évidemment, c’était quand même l’enfer. Mais bon, l’enfer a duré 3-4 nuits, et à la cinquième nuit, elle a dormi toute sa nuit. Quel bon bébé! Elle fait ses nuits, que tout le monde nous disait.
En effet, un bon bébé.Mais moi… moi, j’étais pas du tout en paix avec ça.J’en voulais à la société tout entière d’avoir dû faire ça à mon bébé pour sauver ma propre peau.
Et bien sûr, au moindre petit virus, ou à chaque nouvelle poussée dentaire, il fallait tout recommencer.À chaque fois, après deux ou trois nuits de pleurs, elle finissait par redormir ses nuits.
À l’époque – on est en 2013 – tout le monde semble fonctionner ainsi.Et personne autour de moi – je vous rappelle que je suis sage-femme en AAD – ne parle des bienfaits du cododo ou de la parentalité proximale. Personne !Ce n’est qu’en 2018 que tout bascule pour moi et que je suis initiée à la puissance fois mile des pratiques ancestrales de la parentalité proximale. Je suis enceinte pour une deuxième fois en six mois. Trois mois avant, j’avais perdu un bébé à 13 semaines de grossesse – je vous en parle sur ce billet – et mon coeur avait été brisé en miettes.J’ai été retirée du travail dès l’annonce de la seconde grossesse. J’avais donc tout le temps du monde pour faire pousser mon bébé en moi et me préparer au mieux pour accueillir mon quatrième enfant. Rapidement le livre qui allait changé ma vie est arrivé entre mes mains THE ATTACHMENT PARENTING BOOK. J’ai lu et relu ce livre pendant toute ma grossesse et il m’a même inspiré tout un module de ma PRÉPARATION POUR UN POSTNATAL OPTIMAL, que j’ai canalisé dans les premières semaines de mon propre postnatal optimal.Évidemment, on s’est acheté un lit king avant sa naissance. On avait un lit queen et une rallonge de lit pour Emma, mais pour ce 4ème bébé à quasi 40 ans, je voulais la totale!Emrys est donc arrivé dans nos vies comme un vent d’espoir et d’amour pur. Dans la plus naturelle des continuités, Martin et moi avons mis en pratique toutes les clés de la parentalité proximale dès sa naissance.
Cet enfant, on l’a porté jusqu’à ce qu’il ne veuille plus rien savoir d’être tout serré dans un porte-bébé. Cet enfant, il n’a pratiquement jamais fait caca ni pipi dans sa couche. Dès sa naissance, on a appris à lire ses signaux et à le mettre à temps en haut son petit pot où il faisait ses besoins. –découvrir l’hygiène naturelle infantile ici– Cet enfant, je l’ai allaité sans réfléchir jusqu’à ses 4 ans, et même à travers le deuil de son frère aîné.
Cet enfant, c’est le seul qu’on a vraiment materné et paterné en se foutant sincèrement de l’avis des autres — en écoutant uniquement notre instinct, et ses besoins à lui.
Je dirais que c’est celui pour lequel on a le mieux réussi, en quelque sorte.
C’est dur à avouer… mais je pense que pour nos trois premiers, même si on a fait du mieux qu’on pouvait avec ce qu’on avait, on est un peu passés à côté de certaines choses essentielles.
Pour eux, on était… disons, des parents semi-proximaux.On voulait être proximal et à fond là pour eux, mais on ne savait pas exactement comment. Et il faut dire que toute la société nous avait programmés au contraire.
Heureusement, les temps ont changé.
Dans les dernières années, l’ère de l’internet nous a collectivement éduqués — rééduqués même — à être des parents véritablement à l’écoute et proximaux avec nos bébés.On est collectivement en train de réapprendre à faire confiance à nos bébés, à nos tripes, à notre cœur. À sortir des dogmes, des horaires et des injonctions qui nuisent à l’écologie de la petite enfance.
Notre constat de la parentalité proximale, six ans plus tard?
Emrys est notre enfant le plus régulé émotionnellement. Et cela ,même s’il a grandi avec une famille endeuillé dès ses 15 mois de vie.
Même s’il a aussi grandi avec une mère à moitié présente… même quand elle était là. Parce que oui, j’étais là. Mais en toute transparence, quand Sévan est mort, j’étais vraiment loin pendant longtemps. Comme à moitié vivante…
Jugez-moi si vous voulez. Moi je sais que j’ai fait ce que je pouvais, avec ce que j’avais, pour survivre à l’impossible. Et tout ça, en co-dodotant mon bébé et en l’allaitant jusqu’à ses 4 ans quand même !
Et le sommeil à six ans Karine?
Emrys dort très bien .Il dort comme un parfait petit garçon de six ans. On l’endort encore chaque soir mais il dort dans sa propre chambre. La routine prend en moyenne une dizaine de minutes et on adore ce moment privilégié avec lui. On lui lit histoire ou on écoute quelques histoire de la boite à histoire, et hop, il dort.
Cela dit, jusqu’à tout récemment, il venait encore chaque nuit dormir sur son petit lit, au sol, dans notre chambre.Il ne nous réveillait pas. Il changeait simplement de lit pour se rapprocher de nous.
Et puis, il y a une semaine, on a décidé que c’était assez.
Juste comme ça, un samedi de ménage, j’ai demandé à Martin de monter le petit lit au grenier.Je le sentais : Emrys était prêt. Et c’était à nous de lui montrer.
On a enlevé le lit.Plus tard ce jour-là, on a montré à Emrys que son lit avait disparu, parce qu’il était maintenant assez grand pour dormir toute la nuit dans sa chambre.
Il a dit : Okay. Dans ce cas, si j’ai besoin, je viendrai dormir dans ton lit, maman.
J’ai dit : Okay.
Les premières nuits, il est venu dans notre chambre, et on s’est simplement levé pour le reconduire dans son lit. Il se rendormait aussitôt.
Et après trois ou quatre nuits… il dormait toute la nuit dans son lit.
Aussi simple.Et aussi naturellement que ça.
On fini tous par faire nos nuits un jour…
Aujourd’hui, avec le recul, je peux dire que la parentalité proximale est pour moi la clé qui nous permet de «survivre» à toutes ces années de sommeil entrecoupé. C’est un chemin d’amour et de dévotion, de présence et de foi en nos enfants… et en nous-mêmes. C’est un chemin imparfait, 100% humain, même si souvent à contre-courant.
Ce que m’ont appris mes enfant, et particulièrement Emrys, c’est qu’en écoutant vraiment nos bébés, en nous autorisant à sortir des cadres, on découvre une sagesse intuitive qui dépasse tout ce qu’on nous a enseigné ou programmé à croire.
Et même quand la vie nous traverse avec la violence de ses drames — même quand on est à moitié là, brisées et complètement perdues — l’amour, le lien, le contact, la confiance… tout ça continue de faire son œuvre en silence.
À tous les parents qui ne font pas leur nuit en ce moment…
J’ai envie de vous dire deux chose. D’abord, je vous promets qu’un jour vous dormirez à nouveau. Et ensuite, les clés de votre survie d’ici là, elles résident dans votre mindset, votre hygiène de vie et votre dévotion. Sachez aussi que vous n’êtes pas seul·e, et que c’est normal de craquer parfois. Faites vous confiance et communiquez. Donnez-vous la permission de faire la garde des nuits s’il le faut même. Je me souviens quand Emrys avait 2 ans 3/4… j’en pouvais plus. Il buvait de nouveau comme un nouveau-né la nuit et j’ai craqué. Je me sentais mourir de fatigue. C’est à ce moment là que Martin a pris le relais. Et pendant presque 2 mois il a dormi avec lui dans une autre chambre pour lui apprendre à ne plus boire la nuit. Quand ce fût acquis, Emrys a appris à déménager dans son petit lit par terre sans nous réveiller la nuit.
Si je n’avais pas craqué, si j’avais continué à accumuler l’épuisement… oui, j’aurais probablement fini par m’effondrer.
Mais on a communiqué. Et ensemble, on a inventé notre solution. Une solution alignée avec la parentalité proximale, mais qui respectait aussi ma santé physique et mentale.
C’est ça, je crois, la vraie clé : Ne pas s’oublier soi-même comme parent.Car après tout, nous sommes le phare. La fondation même de cette relation.
Si ce billet résonne en vous, sachez que j’explore en profondeur ces sujets dans ma Préparation pour un Postnatal Optimal, et tout particulièrement dans le module dédié à la parentalité proximale.
Enjoy!
K


